Au Panthéon des formes automobiles, l’élégance est trop souvent réduite aux galbes sensuels des coupés de grand tourisme des années soixante. Pourtant, lorsque le réputé magazine britannique Octane invite treize des designers les plus influents et respectés de la planète à désigner les plus belles carrosseries de l’histoire, un ovni anguleux vient dynamiter les certitudes académiques : la Lancia Stratos HF. Loin des silhouettes de salon et des exercices de pure séduction bourgeoise, la bête de rallye turinoise s’est hissée au quatrième rang mondial des votes, adoubée par des maîtres de la trempe de Ken Okuyama, Wayne Burgess et Julian Thomson. Un hommage retentissant qui rappelle combien le génie de Lancia réside dans l’audace architecturale, la radicalité mécanique et le refus absolu du compromis.
Au sommet du monde : la Stratos au pied du podium absolu
La synthèse générale du dossier d’Octane livre un verdict sans appel : la Lancia Stratos se classe quatrième au nombre total de citations parmi toutes les voitures jamais créées, récoltant neuf points au classement général pondéré et devançant une myriade d’icônes établies comme la Ferrari 365 BB ou la Porsche 911. Seules les légendaires Lamborghini Miura, Jaguar Type E et Citroën DS parviennent à la devancer.
Ce plébiscite est d’autant plus spectaculaire que la Stratos n’a jamais été pensée pour séduire les jurys de concours d’élégance, mais pour terrasser ses rivales sur la terre, la neige et l’asphalte. Pour les plus grands crayons modernes, cette compacité brutale et ce dessin sculpté au scalpel incarnent l’expression la plus pure du design italien : une forme dictée par une fonction extrême, transcendée par le génie de Marcello Gandini chez Bertone.
Le choc fondateur de Wayne Burgess : Sandro Munari et l’étincelle d’une vocation
Pour Wayne Burgess, directeur du design chez DRVN et ancien artisan des lignes majeures de Jaguar et Aston Martin, la Lancia Stratos occupe une place presque sacrée. Il la hisse directement à la deuxième place de son panthéon personnel de la beauté automobile, associant la Stratos de série au prototype originel Stratos Zero de 1970.
Le styliste britannique confie que l’une de ses plus anciennes réminiscences automobiles remonte au passage déchaîné de Sandro Munari au volant de la Stratos lors du rallye du RAC. Pour l’enfant de quatre ans qu’il était alors, l’apparition de cet engin d’un autre monde au milieu des berlines Ford Escort et des Fiat cubiques a provoqué une déflagration émotionnelle : c’est précisément ce jour-là qu’il a décidé de devenir designer automobile. Burgess salue la genèse extraordinaire d’un modèle où l’avant-garde d’un concept cunéiforme s’est muée en une redoutable machine de course, offrant deux chefs-d’œuvre de design pour le prix d’un.
Julian Thomson et Ken Okuyama : la géométrie au service de la fonction pure
Cette fascination viscérale pour l’architecture de la Stratos est partagée par Julian Thomson, le père de la première Lotus Elise et ancien patron du style Jaguar. En positionnant lui aussi la Stratos en deuxième place mondiale, Thomson loue une silhouette étrangement belle et totalement singulière. Il s’émerveille devant l’intégration magistrale du pare-brise enveloppant en forme de visière de casque et souligne combien cette berlinette courte et musclée respire l’agressivité sans fard d’un outil conçu pour un usage exclusif et sans filtre.
Un constat technique partagé par Ken Okuyama, l’ancien directeur de la création de Pininfarina qui a supervisé le dessin de la Ferrari Enzo. Okuyama place la Lancia Stratos dans son top 5 mondial en la qualifiant d’exemple le plus limpide d’une beauté née de la pure architecture. Selon le maître japonais, l’empattement ultra-court, l’habitacle ramassé, les volumes puissants des passages de roues et ce vitrage panoramique ne procèdent d’aucun effet de mode : ils découlent d’un cahier des charges mécanique impitoyable. Si la Stratos ne ressemble à rien d’autre, c’est précisément parce qu’elle a été conçue comme nulle autre pareille.
L’œil averti de Fabio Filippini : le coup de hanche de Gandini et la mémoire de la piste
Le regard des designers italiens apporte un éclairage intime supplémentaire. Fabio Filippini, ancien directeur du design de la maison Pininfarina, pointe un détail stylistique bien précis qui hante son imaginaire : l’accélération de la ligne d’aile arrière signée Gandini, signature formelle commune à la Countach et à la Stratos HF. Un galbe d’une tension inouïe qui propulse visuellement l’auto vers l’avant, même à l’arrêt.
Invité ensuite à désigner les plus belles voitures de course de tous les temps, Filippini convoque naturellement la légende de Chivasso en citant la Lancia Stratos aux côtés de la monstrueuse Beta Montecarlo Turbo de Groupe 5. Deux facettes d’une même obsession lanciaiste où la science aérodynamique s’allie à un sens inné du panache visuel.
Une leçon de design pour la renaissance de Lancia
Dans un paysage contemporain où les constructeurs se réfugient trop souvent dans le mimétisme et la nostalgie tiède, les témoignages recueillis par Octane sonnent comme un formidable manifeste pour Squadra Lancia. Ils nous rappellent que la grandeur historique de la marque n’a jamais reposé sur la tiédeur. Lancia a toujours dominé les esprits lorsqu’elle a osé choquer, bousculer les proportions et ériger la technologie en art visuel. De la fulgurance de la Stratos Zero à la fureur de la Stratos de rallye, le génie de Chivasso demeure un phare pour tous ceux qui refusent l’ennui sur quatre roues.


