De « Pininfumia » au Grifo d’Oro : La genèse d’un visionnaire
Né à Turin en 1948, Enrico Fumia dessine depuis son plus jeune âge. Dès ses 15 ans, il présente déjà ses croquis à la prestigieuse maison Pininfarina. En 1966, à seulement 18 ans, il remporte le très convoité concours Grifo d’Oro Bertone dans la catégorie Juniors avec son projet aérodynamique « Linea 18 », dessiné sur les gabarits de ce qui allait devenir l’Alfa Romeo Montreal.
Diplômé en ingénierie aéronautique en 1976 avec une thèse expérimentale testée directement dans la soufflerie de Pininfarina, il y est embauché dans la foulée et y gravira tous les échelons jusqu’à en devenir le Vice-Directeur Général. Bien qu’occupant des fonctions managériales, Fumia conserve une liberté de création totale grâce au soutien de Leonardo Fioravanti. C’est de sa plume que naîtront des chefs-d’œuvre mémorables :
- L’Audi Quartz (1981) : Un concept de coupé ultra-léger (carbone, kevlar, plexiglas) basé sur la Quattro, resté célèbre pour l’introduction historique des tout premiers projecteurs polyellipsoïdaux fournis en secret par Carello.
- L’Alfa Romeo 164 (1987) : Conçue à partir de son projet interne Albertina 154, cette berline de prestige a partagé sa plateforme Type 4 avec la Lancia Thema.
- Le duo Alfa Romeo Gtv & Spider 916 (1994) : Des lignes cunéiformes tranchantes et intemporelles qui reprenaient le fameux concept de phares polyellitiques initié sur la Quartz.
- La Ferrari F90 (1988) : Une supercar ultra-exclusive commandée en seulement six exemplaires par le Sultan de Brunei, que Fumia considère aujourd’hui encore comme sa plus grande fierté.
À la fin de sa carrière d’indépendant, il signera également le somptueux habitacle de la Maserati 3200 GT. Mais en 1988, une autre aventure commence : il claque la porte de Pininfarina pour prendre la tête du Centro Stile Lancia.
À la tête du Centro Stile : La révolution Lancia Y (1995)
Lorsqu’Enrico Fumia prend les rênes du style Lancia, la marque doit remplacer la populaire mais vieillissante Autobianchi/Lancia Y10. Le défi est immense : concevoir une citadine chic, technologique et immédiatement identifiable.
Ce projet va donner naissance à la Lancia Y (présentée fin 1995 et commercialisée en 1996). Fumia doit composer avec une contrainte industrielle majeure : utiliser la plateforme de la Fiat Punto de première génération. Jugeant ce châssis trop long pour une citadine pure, il prend la décision audacieuse de le faire raccourcir de 7 centimètres.
Une esthétique baroque nourrie d’histoire
Le design de la Lancia Y est un manifeste d’anticonformisme. Fumia refuse d’imiter la concurrence ou de céder à la banalité. Il dessine une carrosserie s’articulant autour d’un jeu d’arcs et d’ellipses qui s’entrecroisent sous tous les angles. Pour lui, l’ADN de Lancia ne s’invente pas dans les cliniques de marketing, il se puise dans l’histoire de la marque :
« Pour la Y, j’ai utilisé certaines lignes qui remontent directement à l’Ardea et à l’Aprilia. Personne ne le perçoit au premier regard ; on y voit surtout une voiture étrange, différente et peut-être un peu baroque. Cependant, derrière cette silhouette, il y a beaucoup de culture stylistique de la marque. »
— Enrico Fumia
Cette approche stylistique s’accompagne d’innovations audacieuses, comme l’instrumentation centrale sur la planche de bord (libérant de l’espace devant le conducteur) et le révolutionnaire programme de personnalisation Kaleidos, offrant un nuancier incroyable de plus de 100 teintes de carrosserie.
Malgré l’absence de déclinaison à 5 portes, de motorisation diesel ou de carrosseries alternatives, la Lancia Y s’impose comme un triomphe commercial absolu. Elle s’écoule à plus de 800 000 exemplaires, portée notamment par ses versions chics LX et l’iconique déclinaison sportive Elefantino Rosso, entrée au panthéon des petites bombes italiennes des années 90.
Le concept Lancia J (2006) : La révolution symétrique du « Quadrifrontal »
En 2006, pour célébrer le centenaire de Lancia, Enrico Fumia (via son studio indépendant Fumia Design) présente une étude de style fascinante : la Lancia J. Pensé comme le véritable successeur de la Thema — Fumia estimant que les Kappa, Lybra et Thesis n’avaient pas réussi à pérenniser l’esprit des grandes berlines de la marque —, ce projet met en application sa théorie du « Quadrifrontal » et du design symétrique-modulaire.
L’art du module
L’idée de Fumia est aussi géniale qu’économique : concevoir une carrosserie haut de gamme en utilisant des modules identiques et réversibles pour réduire drastiquement les coûts d’outillage et d’industrialisation. Sur la Lancia J, les portières latérales (avant/arrière, gauche/droite), les ailes et les spoilers sont issus de moules rigoureusement identiques.
Pour éviter l’effet miroir déroutant et masquer cette modularité, Fumia use d’une extrême malice professionnelle dans le traitement des volumes de la malle et des optiques. Le résultat est une grande routière d’une élégance rare, qui ne trahit jamais ses contraintes industrielles. Malheureusement, frileux face à cette rupture conceptuelle, les décideurs et « gurus » du marketing du groupe Fiat n’oseront jamais franchir le pas de la production en série.
Le manifeste de Fumia : Contre le conformisme et les « faux » restomods
Aujourd’hui, Enrico Fumia observe le monde du design contemporain avec une grande sévérité. Il déplore la mainmise des directeurs de produits et des communicants sur les équipes de création, transformant les jeunes designers en « poulets de batterie » sommés de produire sans pouvoir signer leurs œuvres.
Fumia fustige également la mode facile du néo-rétro et de ce qu’il qualifie de fléau moderne :
- Le rejet du post-modernisme : Il déteste l’imitation servile des formes du passé. Pour lui, s’inspirer de l’histoire doit se faire dans l’esprit et la culture technique, pas dans la copie conforme.
- La critique des restomods : Il qualifie de « sacrilège » et d' »outrageant » le phénomène des restomods qui dénaturent les mythes automobiles sous couvert de modernisation, regrettant le manque d’audace des créateurs actuels à inventer de nouvelles formes.
Enrico Fumia restera dans l’histoire comme l’un des derniers défenseurs d’un design automobile d’auteur, où l’ingénierie aéronautique s’allie à une profonde érudition culturelle. La Lancia Y en est la preuve roulante : une voiture unique, audacieuse, qui a su porter haut les valeurs d’élégance et d’innovation chères à Vincenzo Lancia.
