Dans le grand livre d’or du sport automobile, certains récits défient tellement la rationalité qu’ils finissent par acquérir le statut d’évangile mécanique. Parmi eux figure une légende tenace, répétée à l’envi dans les paddocks et sur les forums depuis quatre décennies : au printemps 1986, sur le circuit d’Estoril au Portugal, le regretté virtuose finlandais Henri Toivonen aurait signé un chrono si stratosphérique au volant de sa Lancia Delta S4 qu’il se serait qualifié en sixième position sur la grille du Grand Prix de Formule 1 la même année, juste derrière un certain Ayrton Senna.
Pour SquadraLancia.fr, avec l’aide d’AUTOcult.fr, il est temps de plonger dans les archives et de démêler la réalité technique du fantasme romantique, sans rien enlever au génie absolu de Toivonen et à la démesure de l’arme fatale conçue par le département Lancia-Abarth.
L’apogée mécanique du monstre Delta S4
Pour mesurer la portée de cette histoire, il faut se replacer dans l’ambiance incandescente de la saison 1986 du Championnat du Monde des Rallyes. Le Groupe B a atteint son point de non-retour technologique. Sous l’impulsion de Cesare Fiorio et de l’ingénieur Claudio Lombardi, Lancia a enfanté un chef-d’œuvre de brutalité pour succéder à la 037 : la Delta S4.
Bâtie autour d’un châssis tubulaire habillé de kevlar et de fibre de carbone, la bête italienne inaugure la double suralimentation associant un compresseur volumétrique Volumex à bas régime et un turbocompresseur KKK dans les tours. Ce quatre-cylindres 1,8 litre crache plus de cinq cents chevaux en configuration course, propulsant les 890 kg de l’engin de zéro à cent kilomètres par heure en un peu plus de deux secondes sur n’importe quelle surface meuble. Au volant de cette catapulte à transmission intégrale, Henri Toivonen incarne une audace pure, une symbiose viscérale entre l’homme et la machine qui rappelle immédiatement la trajectoire fulgurante d’Ayrton Senna sur les circuits de Formule 1.
Ce qui s’est réellement passé sur l’asphalte portugais
La genèse du mythe prend racine quelques semaines avant le dramatique Rallye du Portugal 1986. Dans le cadre de son programme de développement, la Scuderia Lancia privatise le circuit permanent d’Estoril pour mener une série de tests sur asphalte. L’objectif consiste à valider la motricité, le comportement des trains roulants et le refroidissement de la Delta S4 dans des conditions d’adhérence maximale.
Comme l’a confirmé des années plus tard Ninni Russo, alors directeur sportif de l’équipe Lancia en rallye, Henri Toivonen enchaîne une série de tours chronométrés à un rythme stupéfiant. Débarrassée des contraintes de la terre battue et exploitant tout le grip de ses gommes slick sur une piste parfaitement plane, la Delta S4 avale les enchaînements rapides avec une agilité déconcertante.
Sur les tablettes de l’écurie italienne, le chronomètre s’affole : le tour le plus rapide bouclé par Toivonen tourne autour de 1 minute et 18 secondes. Ce chiffre, d’une vélocité inouïe pour une voiture dérivée du rallye, rivalise effectivement avec les temps signés par plusieurs monoplaces de Formule 1 lors des séances d’essais privés hivernaux qui s’étaient déroulées sur le même tracé quelques semaines plus tôt.
Les limites de la comparaison face aux qualifications officielles
C’est précisément ici que la mémoire collective s’est emballée, transformant une excellente séance d’essais en un exploit de qualification officielle. Comparer ce temps privé avec la séance qualificative du Grand Prix du Portugal 1986, disputée en septembre de la même année, relève de l’anachronisme pur.
Lors des qualifications officielles du Grand Prix, la météo, la température de la piste et l’état de l’enrobé étaient radicalement différents. Surtout, la Formule 1 de 1986 évoluait alors dans la folie furieuse de l’ère turbo sans restriction de pression. Pour chasser la pole position, les équipes de F1 montaient des gommes de qualification extrêmement tendres capables de tenir deux tours seulement, et poussaient les moteurs BMW, Renault ou Honda à plus de 4 bars de pression pour délivrer jusqu’à 1 400 chevaux. Ayrton Senna signera cette année-là la pole position sur sa Lotus 98T en 1 minute et 16 secondes et 673 millièmes, tandis que le dixième sur la grille franchissait la ligne en un peu plus de 1 minute et 20 secondes.
Le chrono d’Henri Toivonen aurait sans doute permis à la Delta S4 de ne pas être ridicule face aux temps de course du peloton F1, mais la comparaison avec le top 10 des qualifications officielles relève d’une légende urbaine façonnée par l’admiration des passionnés.
La grandeur intacte d’un pilote hors norme
La réalité n’a pourtant nullement besoin de ce vernis amplificateur. Qu’elle se soit ou non qualifiée en sixième position importe peu : le simple fait qu’une voiture fermée de rallye, pensée pour franchir des gués et sauter sur la terre de Finlande, ait pu approcher les temps au tour de monoplaces pures sur un circuit de Grand Prix témoigne de la violence technologique absolue de la Delta S4.
Deux mois après cette escapade lusitanienne, Henri Toivonen et son copilote Sergio Cresto perdaient tragiquement la vie dans le ravin de Castirla lors du Tour de Corse, scellant la fin brutale de l’ère du Groupe B. Plus que le chrono d’Estoril, c’est cette quête insensée de la vitesse pure et la bravoure d’un funambule finlandais qui continuent d’écrire la légende de Lancia au panthéon du sport automobile mondial.


