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HÉRITAGE

Grand Prix de Monaco 1955 : Le plongeon d’Alberto Ascari et le destin brisé de la Lancia D50

Pour les spectateurs modernes habitués aux barrières Tecpro, aux grillages de protection et aux dégagements asphaltés des circuits urbains contemporains, l’image semble appartenir à une fiction surréaliste. Pourtant, le 22 mai 1955, le port de Monaco a bel et bien englouti une monoplace de Formule 1 en pleine course. Au volant de cette merveille d’ingénierie turinoise, le double champion du monde Alberto Ascari réalisait l’un des sauvetages les plus miraculeux de l’histoire du sport automobile. Derrière cette péripétie spectaculaire se cache le tournant le plus tragique et méconnu de l’engagement de Lancia au sommet de la compétition.

Le chef-d’œuvre de Vittorio Jano face à l’armada Mercedes

Au milieu des années cinquante, Gianni Lancia rêve d’installer sa marque au sommet de la Formule 1 naissante. Pour défier les Flèches d’Argent de Mercedes-Benz et les rivales de Maranello, le constructeur turinois confie les rênes de son projet au légendaire ingénieur Vittorio Jano. Le résultat de cette feuille blanche est une révolution baptisée Lancia D50.

Dotée d’un moteur V8 de 2,5 litres incliné et utilisé comme élément porteur du châssis tubulaire, la D50 innove surtout par ses pontons latéraux intégrant les réservoirs de carburant entre les roues. Cette architecture permet d’abaisser considérablement le centre de gravité et de stabiliser la répartition des masses tout au long de la course. Confiée au champion du monde en titre Alberto Ascari, la monoplace s’impose immédiatement comme la seule machine capable de faire vaciller les invincibles Mercedes W196. Lors des qualifications du Grand Prix de Monaco 1955, la confrontation tourne au duel d’anthologie : Ascari et Juan Manuel Fangio signent rigoureusement le même chrono au millième de seconde près, en 1 minute 41 secondes et 1 dixième, s’installant côte à côte en première ligne.

Du fracas de la chicane aux profondeurs de la Méditerranée

Le dimanche, la course dans les rues de la Principauté tient toutes ses promesses d’intensité. Alors que les ruelles monégasques ne sont bordées que de simples bottes de paille et de bornes en pierre, les bolides se livrent une lutte sans merci. Fangio finit par renoncer sur rupture mécanique, laissant le commandement virtuel de l’épreuve à Ascari.

Au quatre-vingtième tour, alors qu’il aborde à vive allure la chicane descendant vers le port, le pilote italien est piégé par une traînée d’huile laissée par un concurrent. La Lancia D50 refuse de tourner, percute les barrières de fortune et bascule dans le vide pour s’abîmer directement dans les eaux bleu nuit du port de Monaco. Disparu sous les flots au milieu d’un bouillonnement d’écume et de vapeurs d’essence, Ascari parvient miraculeusement à s’extraire de l’étroit habitacle submergé. Aidé par les hommes-grenouilles postés aux abords des quais, le champion rejoint la terre ferme à la nage, ne souffrant que d’une fracture du nez et de contusions superficielles.

L’adieu tragique d’Ascari et le don royal à Ferrari

Le destin rattrape cruellement le pilote transalpin quatre jours plus tard. Alors qu’il est censé observer un repos strict imposé par ses médecins, Alberto Ascari se rend sur le circuit de Monza pour observer les essais de son ami Eugenio Castellotti au volant d’une Ferrari Sport. Voulant faire quelques tours de piste au débotté, sans son casque fétiche bleu ciel resté en réparation, le champion perd le contrôle dans le virage qui porte aujourd’hui son nom et se tue sur le coup.

Anéanti par la disparition de son pilote vedette et confronté à une situation financière devenue intenable pour son entreprise, Gianni Lancia jette l’éponge et annonce le retrait immédiat de la marque en compétition avant la fin du mois de mai 1955. Par l’entremise de Fiat et de l’Automobile Club d’Italie, les six monoplaces D50 existantes, l’outillage complet et une dotation de cinquante millions de lires sont gracieusement cédés à la Scuderia d’Enzo Ferrari.

Rebaptisées Lancia-Ferrari D50 et peintes du rouge de Maranello, ces créations turinoises permettront à Juan Manuel Fangio de décrocher son quatrième titre mondial en 1956. Un sacre aux couleurs du Cheval Cabré qui achevait d’entériner le génie avant-gardiste de Lancia, dont la plus formidable épopée en Grand Prix s’était éteinte un après-midi de printemps dans les eaux du port de Monaco.