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Interview : « Tout le monde veut son bout de légende » — Émilien Le Borgne (Mininches) décrypte la folie Lancia en miniature

Des trentenaires qui s’écharpent devant les bacs de jouets à l’ouverture des hypermarchés pour dégoter une boîte à trois euros, des cotes qui quadruplent sur Vinted en quarante-huit heures et des artisans qui reproduisent les grilles de calandre au scalpel : pendant que la marque reconstruisait sa gamme à l’échelle un, le mythe Lancia n’a jamais quitté les vitrines. À l’occasion des dix ans de mininches.com, média associatif de référence animé par une quinzaine de fondus de la réduction, son fondateur Émilien Le Borgne pose son œil d’expert pour SquadraLancia sur un marché de la miniature en pleine ébullition.

Mininches fête ses dix ans. Comment un simple pseudo de forum finit par peser sur le monde de la miniature ?

Émilien Le Borgne : Au départ, c’était juste mon identifiant pour discuter sur les forums au début des années 2010. Mon père m’avait refilé le virus très tôt, mais je trouvais que le modèle réduit était traité comme un passe-temps de vieux croulants dans des revues poussiéreuses. Sur les réseaux, il n’y avait rien pour les jeunes. On a monté le site pour traiter une sortie de miniature exactement comme un lancement de vraie bagnole : avec des photos volées d’usines en Chine, des essais de prototypes, des dossiers sur les moules industriels et des exclusivités. Dix ans plus tard, on est quinze bénévoles et les fabricants nous envoient leurs pré-séries pour avoir notre avis avant de lancer la production.

Dans ce milieu, la passion pour Lancia relève presque de la névrose collective. Comment tu expliques ce culte ?

Émilien Le Borgne : C’est très simple : le monde de la miniature ne ment jamais. Une marque peut aligner tous les plans marketing du monde, si elle n’a pas fait vibrer les enfants ou gagné des courses mythiques, ses répliques restent invendues sur les étagères. Lancia, c’est l’aristocratie absolue du rallye. Une Delta HF Integrale ou une Stratos, tu peux la décliner sous cinquante teintes ou livrées différentes, le moule est rentabilisé en trois mois.

Prends l’exemple récent de Majorette. À la base, la marque cible les enfants avec des modèles vendus en grande surface. La branche italienne leur souffle l’idée de mouler une Delta HF Integrale Evo 2 au 1/64e. En France, le distributeur ne voulait même pas en entendre parler, persuadé que le marché était trop étroit. Ils ont fini par accepter un test du bout des lèvres : cent cinquante cartons de six boîtes dispersés dans quelques magasins. Résultat ? Une razzia totale en une matinée. Les mecs se prévenaient sur les groupes Facebook et vidaient les présentoirs au carton plein. Comme la loi interdit les sponsors comme Martini ou Chesterfield sur les jouets, Majorette a contourné le problème avec des livrées d’inspiration usine et des teintes civiles rarissimes — du Giallo Ginestra au Bianco Perlato. Les boîtes se revendaient vingt euros sur Internet le soir même.

Qui achète ces modèles aujourd’hui ? On est loin du cliché du collectionneur en gilet multipoches ?

Émilien Le Borgne : Le marché s’est fracturé en deux mondes étanches. D’un côté, tu as les puristes historiques du 1/43e et du 1/18e qui ont grandi avec les victoires de Kankkunen ou Biasion. Là, on est sur de la pièce de vitrine très haut de gamme. Quand Spark sort une Delta du Safari Rallye au 1/43e à cent euros, chaque snorkel en résine, chaque pare-buffle et chaque grille anti-sable est ajusté à la loupe. Chez Kyosho au 1/18e, ça monte à 250 euros les yeux fermés.

Mais la vraie déferlante vient des moins de trente ans sur le 1/64e. C’est la génération Gran Turismo, Sega Rally et vidéos YouTube. Des labels pointus comme Mini GT ou Hot Wheels Premium sortent des miniatures de sept centimètres en métal lourd, avec châssis vissé et pneus en vraie gomme, pour douze à quinze euros. Pour un jeune de vingt ans, c’est la seule façon d’avoir une Integrale sur son bureau sans lâcher cent mille euros.

En revanche, le public ne pardonne rien : la passion est binaire. Tu sors une Delta, une 037, une Stratos ou une Fulvia, c’est la rupture de stock. Tu sors une Dedra, une Kappa ou une Ypsilon 3 des années 2010, ça prend la poussière dans les bourses d’échange. Les gens veulent de la boue, de la gloire et des élargisseurs d’ailes.

Avec l’arrivée de la nouvelle Ypsilon, de la version HF et le retour officiel en Rally4, la machine s’emballe à nouveau ?

Émilien Le Borgne : C’est déjà la course à l’échalote dans les bureaux d’études. Les fabricants comme IXO ou Spark ont lancé le développement des moules dès les premières photos officielles. Ils savent qu’il y a un coup énorme à jouer, surtout sur les déclinaisons de course Ypsilon Rally4 HF et la Rally2. En Italie, IXO vient d’ailleurs de lancer une collection de kiosque dédiée aux monstres de rallye au 1/64e, un format qui cartonne en Asie et débarque chez nous en force. Le premier fabricant grand public — type Bburago — qui mettra une Ypsilon HF moderne en rayon dans les stations-service ou les magasins de jouets va faire un carton plein.

La pièce Lancia la plus improbable au milieu de tes vitrines ?

Émilien Le Borgne : Tout le monde s’attend à ce que je sorte une 037 Totip ou une Delta du Sanremo, mais ma plus grosse galère de traque reste une Delta 3 civile de 2008 au 1/43e signée Norev. Une référence éditée dans une teinte bronze très sombre, distribuée uniquement par le réseau de concessionnaires en Italie à l’époque de la sortie. J’ai mis des années à la trouver complète avec son surboîtage d’origine. C’est moche pour certains, mais pour moi, c’est le chaînon manquant.